Bat Nha : un Koan

(Deuxième partie)

Je suis un membre de haut rang du gouvernement communiste. Bat Nha est l'occasion pour moi de regarder la vérité en profondeur pour trouver la paix intérieure. Sans paix, comment pourrais-je être heureux? Mais comment trouver la paix alors que je ne crois pas vraiment à mon chemin, et que je n'ai surtout aucune confiance en ceux que j'appelle mes camarades? Serions-nous en train de dormir dans le même lit tout en ayant des rêves différents? Pourquoi ne partageons-nous pas nos soucis, nos interrogations et nos pensées les uns avec les autres? avons-nous peur d'être condamnés, de perdre notre position dans le Parti? Pourquoi devons-nous tous dire la même chose, alors que personne, parmi nous, n'y croit vraiment? Sommes-nous comme ces personnages du conte d'Andersen dans lequel tous les membres de la cour complimentent l'empereur pour son beau manteau, alors qu'il est tout nu?

Mon rêve le plus cher est que mon bonheur et celui de mon pays ne fassent qu'un. Tous comme les arbres ont des racines et l'eau a sa source, notre pays a ses propres racines spirituelles, sa propre source de sagesse. La dynastie Ly fut la plus paisible et bienveillante de l'histoire de notre pays. Sous la dynastie Trân, l'unité de notre peuple nous a donné le pouvoir de repousser les envahisseurs au Nord. L'enseignement bouddhiste, tolérant et ouvert aux autres traditions éthiques telles que le taoïsme ou le confucianisme, nous a permis de bâtir ensemble notre pays sans exclure personne.

J'ai eu la chance de faire des études. Je sais que le bouddhisme n'est pas une religion basée sur la croyance en un dieu, mais est au contraire profondément humaniste. Le bouddhisme est ouvert et non-dogmatique; il est donc rationnel, et peut aller de pair avec la science du XXIème siècle. La science, ici, signifie l'esprit de recherche scientifique, prêt à lâcher prise de ses vues ou connaissances actuelles pour en adopter d'autres, plus proches de la réalité. La science moderne est allée beaucoup plus loin que la science d'autrefois, surtout dans le domaine de la physique quantique. Ce que nous considérions alors comme scientifique, pouvons-nous encore le qualifier ainsi ? L’esprit et la matière ne sont que les deux faces d'une seule et même réalité : l’une contient l’autre, l’une dépend de l’autre pour se manifester. La science moderne s’efforce de transcender la pensée dualiste qui sépare l’esprit de la matière, l’intérieur de l’extérieur, le sujet de l’objet, le temps de l’espace, la masse de la vitesse etc. Tant que nous sommes encore enlisés dans les afflictions telles que la colère, les soucis, les passions et la discrimination, comment être assez présents et concentrés pour découvrir la vérité, même avec les instruments les plus perfectionnés - car derrière toute cette technologie, c'est notre esprit qui observe.

Au fond de moi, je sais que si tout le peuple a soutenu cette révolution, c'est par amour pour notre pays, et pas au nom d'une idéologie. Si le peuple n'avait fait qu'adorer une idéologie au lieu d'exprimer son amour pour le pays, il ne fait aucun doute que nous aurions échoué. En relisant l'histoire, j'ai vu que le zèle et le fanatisme nous avaient parfois amenés à assassiner d'autres révolutionnaires qui combattaient à nos côtés; ces blessures de notre peuple sont encore vives aujourd'hui.

Je devrais me poser cette question: en ce qui concerne la lutte des classes, quelle est la classe qui détient vraiment le pouvoir à l'heure actuelle? La classe prolétaire ou la classe capitaliste? Le capitalisme du peuple existe-t-il vraiment ou bien n'est-ce qu'une jolie étiquette qui cache une toute autre réalité?

Nous savons que pour réussir, l'esprit du Parti doit refléter le cœur du peuple. Ce que le peuple veut, c'est que les moines et moniales soient autorisés à pratiquer et à servir selon leur idéal, dans le respect des lois. La volonté du peuple est que tous les citoyens puissent exprimer leurs points de vue, leurs pensées, sans crainte d'être sanctionnés, menacés ou emprisonnés. La volonté du peuple est d'exclure la religion de la politique, et la politique de la religion. Lorsque la volonté du peuple sera satisfaite, les citoyens seront naturellement unis et apporteront leur soutien au Parti. Le Parti n'aura plus besoin d'appeler à l'unité nationale ni solliciter l'appui des citoyens. Tel est le cœur du peuple. Mais quelles sont les mesures du Parti?

 

Nous savons que sous les dynasties Ly et Trân, l'esprit tolérant du bouddhisme a ramené une véritable unité du peuple, en offrant à tous l'opportunité d’œuvrer à construire et à protéger la nation, sans que personne ne soit exclu. Cet esprit d'harmonie et de non-discrimination que l'on trouve dans le bouddhisme s'appelle l'équanimité, une des Quatre Vertus Incommensurables – qui sont la bonté aimante, la compassion, la joie et l'équanimité. Il s'agit là d'un héritage précieux de notre culture. Sous les dynasties Ly et Trân, les dirigeants pratiquaient le bouddhisme avec le peuple. Le roi suivait lui aussi les préceptes, mangeait végétarien, faisait de bonnes actions, et avait ainsi la confiance du peuple.

Comment éradiquer les fléaux sociaux tels que la drogue, la prostitution, les jeux d'argent, la délinquance, la corruption et l'abus de pouvoir, quand les fonctionnaires du gouvernement, dont le devoir est de les éradiquer,  sont eux-mêmes pris au piège de ces fléaux?

Comment le gouvernement peut-il réussir dans sa politique des quartiers culturels s'il ne se base que sur le contrôle et les sanctions? Qui sont les premiers qui devraient être contrôlés et sanctionnés?

Je sais qu'une famille qui pratique les préceptes est une famille heureuse et en paix. Le bouddhisme, depuis deux mille ans,  offre une éthique au peuple à travers les entraînements à la pleine conscience. Manger végétarien est un symbole d'abstinence,

montrant notre volonté de réduire nos désirs des sens. Les bouddhistes décident par eux-mêmes de manger végétarien, de pratiquer les entraînements à la pleine conscience, de faire des actes charitables. Personne ne les force à le faire, personne ne les sanctionne s'ils ne le font pas. En ce moment-même, de jeunes moines et moniales ont la détermination de raviver cette éthique et ont devant eux un avenir prometteur; alors pourquoi les persécutons-nous? Avons-nous peur que leur gain de popularité se fasse à nos dépens?  Pourquoi ne puis-je ouvrir mon cœur et pratiquer comme eux, être en harmonie avec eux, pour bénéficier de leur soutien? Pourquoi ne pouvons-nous pas faire comme les rois des dynasties Ly et Trân? Est-ce parce qu'en tant que marxistes, nous n'avons pas le droit de prendre refuge dans les Trois Joyaux, d'être végétarien et de pratiquer les entraînements à la pleine conscience?

Je sais qu'au sein du Parti et du gouvernement, beaucoup affirment être ouverts à la religion et à la spiritualité. La vérité est qu'aujourd'hui, toute l'élite du Parti croit à la géomancie, à la destinée, aux pouvoirs psychiques, et même au pouvoir de s'approprier des années de vie d'une personne. Cela montre que nous sommes passés d'un extrême à un autre. Et pourtant, nous continuons à prétendre ne pas être superstitieux.

Les rois Ly et Trân ont cru avec sincérité à un chemin spirituel et éthique. C'est grâce à cela que beaucoup d'entre eux ont eu une vie exemplaire, et ont pu être un modèle pour leur peuple. Un roi qui pratique les préceptes, fournit des nattes aux prisonniers pour qu'ils souffrent moins du froid, voyage incognito pour aller à la découverte du mode de vie et à la rencontre des aspirations de son peuple; un roi qui sait pratiquer la méditation assise, la contemplation des koans, qui traduit des soutras, écoute les sages conseils d'un maître zen qu'il respecte comme un maître national; un roi qui cède le trône à son fils pour vivre la vie frugale d'un moine sur le mont Yên Tu, un tel roi est un modèle pour tout le pays.

 

De nos jours, nous appelons les cadres du Parti comme le peuple à « étudier et suivre l'exemple vertueux d'Hô Chi Minh ». Mais qui, parmi nous, mène une vie exemplaire pour nos camarades? Le bouddhisme Mahayana enseigne: « Vous devez être cette personne-là. Vous devez être ce modèle. Vous devez vivre ainsi vous-même. Alors, et alors seulement, pourrez-vous inspirer les autres. » Nous savons que la corruption et l'abus de pouvoir sont devenus des fléaux pour notre nation. Nous le déplorons depuis tant d'années, sans résultat, et la situation empire de jour en jour. Pourquoi? N'est-ce pas parce que nous ne nous reposons que sur l'auréole de nos prédécesseurs, fiers de ce passé glorieux mais incapables de faire aujourd'hui ce qu'ils firent autrefois? A présent, alors que des jeunes cherchent à accomplir cette oeuvre, pourquoi les en empêcher et les persécuter ainsi?

Il semblerait que le cas de Bat Nha ait commencé avec une agence de voyages gérée par un général, en lien étroit avec des hôtels et avec les autorités délivrant des visas. S'ajoutent à cela abus de pouvoir et haine, et le désir de revanche de ce général est devenu une politique que tout le pays doit exécuter.

Peut-être n'ai-je pas pris le temps d'examiner la situation. Je crois à des faux rapports sans les remettre en question. Je laisse les employés qui sont sous mes ordres faire de fausses accusations puis persécuter des personnes intègres, qui n'ont jamais causé de troubles à la société. Finalement je me retrouve dans une position où je deviens l'ennemi de ce que je chérissais autrefois. Mes ennemis sont-ils vraiment hors de moi ? Mes ennemis sont en moi-même. Ai-je assez de courage et d'intelligence pour faire face à mes propres faiblesses? Voilà la question fondamentale.

Les pratiques du Village des Pruniers sont une rare occasion de moderniser le bouddhisme au Vietnam, et ces quatre années d'activités ont prouvé leurs bienfaits. Alors pourquoi acceptons-nous de persécuter et de détruire un trésor vivant de notre culture, sous la pression de notre puissant voisin ? Que recevrons-nous de si précieux pour avoir détruit ce trésor que nous avons déjà ?

La meilleure façon de célébrer le millénaire de Hanoi est de nous efforcer de pratiquer et de vivre comme nos ancêtres Ly Cong An, Tran Thai Tong, Tran Thanh Tong, Truc Lam Dai Si et Maître Tue Trung. Tout en étant des dirigeants, ils vivaient une vie spirituelle authentique, en laquelle ils avaient foi. De quoi puis-je être fier, si ce n’est de l’héroïsme de mes prédécesseurs ? J’ai perdu mon idéal révolutionnaire et étouffé jusqu’à son extinction la flamme sacrée de la révolution ; quant à ceux que j’appelle mes « camarades », ils ne le sont plus vraiment, car en eux aussi, cette flamme sacrée s’est éteinte. Ils ne sont dans les rangs du Parti que par intérêt personnel, pour leur renommée et pour leur statut. La tradition du Village des Pruniers est une part de l’héritage culturel de mon pays, qui peut aujourd’hui contribuer de façon notoire à une éthique mondiale – pas seulement en théorie mais, ce qui est bien plus important, en pratique. Tant de personnes de par le monde ont pu entrer en contact avec cette tradition et bénéficier de ses enseignements éthiques. Je devrais en être fier ; pourquoi, alors, ai-je laissé cette tradition se faire attaquer et exterminer sur sa propre terre natale ? Voilà les questions que je dois porter en moi, dans les profondeurs de ma conscience ; elles permettront ainsi de faire jaillir la sagesse dont j’ai besoin pour voir le chemin et les moyens d’agir tant attendus.

 
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Je suis un chef d’Etat ou un ministre. Mon pays est ou n’est pas membre du Conseil de Sécurité ou du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU. Je sais que des événements tels que ceux de Bat Nha, de Tam Toa, de Tien An Men ou du Tibet constituent de graves violations des Droits de l’Homme. Mais du fait des intérêts de mon pays, parce que nous voulons vendre des armes, des avions, des trains à grande vitesse, des centrales nucléaires et d’autres technologies de pointe, parce que nous voulons faire du commerce, investir, développer dans ces pays des marchés pour nos produits, je n’ai pas le courage de m’exprimer. Je n'ose prendre les décisions nécessaires pour faire pression sur les pays concernés, afin qu’ils mettent rapidement un terme aux violations des Droits de l’Homme.

J’ai honte, ma conscience n’est pas en paix. Mais parce que je veux que mon parti et mon gouvernement réussissent, je me résigne à dire que ces atteintes aux Droits de l’Homme ne suffisent pas pour que mon pays prenne position. Je suis victime d’un système dans lequel je ne peux vraiment être moi-même, parce que je ne suis pas capable de dire ce que je ressens vraiment et ce que je vois à propos de cette situation. Que puis-je faire pour être enfin en paix et ne plus avoir honte de moi-même ? Bat Nha est bien sûr une affaire de Droits de l’Homme au Vietnam mais c’est aussi un koan pour un(e) politicien(ne) comme moi. Que faire pour être vraiment moi-même ?

 
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« Bat Nha » est un koan pour tout le monde, pour chaque individu comme pour chaque groupe, chaque collectivité. Il peut être pratiqué par un moine ou une moniale de Bat Nha, par un moine ou une moniale d’un Institut Bouddhique au Vietnam, par un Vénérable de l’Eglise Bouddhique Unifiée, par un policier, un chef de district, un prêtre catholique, un pasteur protestant, un membre du Politburo, le président du Comité du Peuple d’une ville, le secrétaire d’un Comité provincial du Parti, un membre du Comité central du Parti, un chef d’Etat, le rédacteur en chef d’un quotidien ou d’une revue, un intellectuel, un artiste, un homme d’affaires, un enseignant, un journaliste, un abbé ou une abbesse, un ambassadeur. Bat Nha est une occasion qui se présente à nous, parce que Bat Nha peut nous aider à voir clairement ce que, depuis longtemps, nous ne pouvions – ou ne voulions pas voir.

Dans la tradition zen, il y a des retraites de sept jours, de vingt et un jours ou de quarante neuf jours. Pendant ces retraites, le pratiquant investit toute son attention dans le koan. Chaque instant de sa vie quotidienne est dédié à regarder le koan en profondeur : pendant la méditation assise, la méditation marchée, pendant que l’on respire, que l’on mange, que l’on se brosse les dents, que l’on fait la lessive… à chaque moment, l’esprit est concentré sur le koan, c'est-à-dire sur l’objet de contemplation. Les retraites les plus fréquentes sont les retraites de sept jours. Tous les jours, les pratiquants ont l’opportunité de rencontrer le maître zen en personne. Le maître offre des instructions pour guider le pratiquant et l'aider à focaliser son esprit correctement, afin qu'il puisse voir la vérité plus clairement.

Lors de ces sessions, le maître ne transmet pas la vérité au disciple. Le pratiquant doit lui-même faire l’expérience de la vérité. Pendant dix minutes, le maître peut offrir quelques conseils, puis tous les pratiquants retournent à leur coussin de méditation pour continuer à regarder en profondeur. Parfois, des centaines de personnes sont assises ensemble dans la salle de méditation, face au mur. Après une période de méditation assise, il y a une période de méditation marchée. Les pratiquants marchent lentement, se concentrant sur le koan à chaque pas. A l’heure du repas, ils peuvent manger assis sur leur coussin de méditation, continuant à contempler le koan tout en mangeant. Uriner et déféquer sont aussi des occasions de regarder en profondeur. Le silence est essentiel pour la méditation, c’est pourquoi à l’extérieur de la salle de méditation il y a toujours un panneau portant l’inscription « noble silence.»

Autrefois, le roi Tran Thai Tong atteignit l’éveil en contemplant les koans ‘‘quatre montagnes’’ et ‘‘une vraie personne n’a pas de position’’. Quant au maître Lieu Quan, ce fut avec le koan ‘‘le tout retourne à l’un, où retourne l’un ?’’. Il présenta sa vision profonde au temple Tu Dam, à Hué.

Si vous voulez réussir dans votre pratique des koans, vous devez avoir la capacité de lâcher prise de toutes vos connaissances, de toutes vos opinions et tous vos points de vue. Si vous êtes prisonnier d’une opinion, d’un point de vue ou d’une idéologie, vous n’aurez pas assez de liberté pour permettre au koan de faire une percée dans votre conscience. Vous devez lâcher prise de toutes vos connaissances, de tout ce avec quoi vous avez été en contact dans le passé, de tout ce que vous croyez être la vérité. Tant que vous pensez détenir la vérité, la porte de votre esprit est fermée ; la vérité a beau frapper à votre porte, vous n’êtes pas prêt à la lui ouvrir. C’est la raison pour laquelle les connaissances sont un obstacle. Le bouddhisme exige de nous d’être libres. La liberté de pensée est la condition fondamentale pour le progrès. C’est l’esprit scientifique par excellence. C’est précisément dans cet espace de liberté que la fleur de la sagesse peut éclore.
 
Dans la tradition zen, la communauté est un élément très positif. Lorsque des centaines de pratiquants pratiquent ensemble en silence, l’énergie collective de pleine conscience et de concentration est très puissante. Cette énergie collective nourrit votre concentration à chaque instant et donne une chance au koan de faire une percée dans votre conscience. Un tel environnement est bien différent de celui d’une conférence, d’une réunion ou d’une discussion. Avec une bonne discipline dans votre pratique de la méditation et un cadre de pratique propice à la concentration, les conseils d’un maître zen et le soutien silencieux des co-pratiquants, vous avez les meilleures chances de réussir.

Les suggestions ci-dessus peuvent être considérées comme des conseils qui peuvent vous aider à regarder en profondeur. Il faut les voir comme des outils et non comme la vérité. Elles sont le radeau qui vous emmène vers l’autre rive mais elles ne sont pas l’autre rive. Une fois arrivé, vous devez vous détacher du radeau. Si vous réussissez, vous trouverez la liberté, vous pourrez voir votre chemin. Vous pourrez  alors brûler ces paroles ou les jeter à la poubelle

Je vous souhaite à tous beaucoup de succès dans la contemplation du koan de Bat Nha.

 

Maître Zen Thich Nhat Hanh

Hameau du Haut - Village des Pruniers, France
19 janvier 2010

 

 
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